Clôture de la campagne européenne "Halte au bruit" (au travail)

Le Sommet européen sur le bruit, qui s’est tenu à Bilbao (Espagne) le 12 décembre dernier, venait conclure la campagne 2005 « Halte au bruit » organisée par l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail. Les quelque 500 participants se sont principalement penchés sur les problèmes de la prévention du bruit sur le lieu de travail et sur les conséquences de la nouvelle directive 2003/10/CE sur l'exposition au bruit des travailleurs. Le sommet s'est articulé autour de trois ateliers tenus en parallèle, d'une table ronde en session plénière avec restitution des conclusions des ateliers et débat, ainsi que d'une cérémonie de remise des prix des bonnes pratiques en matière de sécurité et de santé au travail.

Le bruit au travail est un risque sous évalué : de la part des employeurs, comme des salariés, qui eux-mêmes sous-estiment le niveau de bruit auquel ils sont exposés. Pourtant, on estime que plus d'un tiers des travailleurs européens (soit 60 millions de personnes) sont exposés à des niveaux de bruit trop élevés pendant plus du quart de leur temps de travail. Le coût des indemnités pour surdité professionnelle représente environ 10% du montant total des compensations versées pour maladies professionnelles. L'Observatoire des risques estime que, dans l'ensemble de l'Union, cette situation ne s'améliore que lentement et de manière diversifiée selon les Etats, en particulier dans les secteurs traditionnels (construction, agriculture, exploitations forestières, métallurgie, mécanique, bois, mines, carrières...). Ce risque n’est plus seulement spécifique de l’industrie, mais il touche maintenant le secteur des services, tels que le milieu éducatif, les hôpitaux, les crèches, les centres d'appels téléphoniques ou les lieux de loisir. Une étude de l’Université de Californie indique que 90% des accidents sur le lieu de travail sont liés à une erreur humaine. De surcroît, il est à déplorer que la santé semble de plus en plus mise en balance avec la compétitivité, à tel point que les responsables de la prévention dans les entreprises mènent un combat de tous les instants pour éviter la baisse des sommes investies dans la prévention. La situation des jeunes travailleurs et des femmes est à ce titre révélatrice de cette tendance récente : la précarité aidant, leurs conditions acoustiques de travail se dégradent de manière inquiétante. Dans la perspective de la prochaine campagne européenne 2006, qui sera consacrée à la sécurité et à la santé des jeunes au travail, cette exposition spécifique des jeunes travailleurs au bruit doit faire l’objet d’une attention particulière.

La surdité n'est pas la seule conséquence sur la santé de l'exposition au bruit. Celle-ci entraîne également des désordres cardiovasculaires, neurologiques mais aussi psychologiques. Dans les centres d'appels téléphoniques, plus d'un quart des opérateurs seraient soumis à des niveaux d'exposition de plus de 85 décibels : pour compenser les effets dus au bruit de fond, les opérateurs augmentent le niveau sonore de leur casque à écouteurs. Une meilleure information, des actions de formation et des aménagements à vocation acoustique pourraient pourtant sensiblement améliorer la situation. La disparité des situations face au bruit mérite également d’être soulignée : entre secteurs industriels, entre petites et grandes entreprises, mais aussi entre travailleurs en CDI et intérimaires. Autre triste réalité dénoncée au cours de cette journée, la relative absence de contrôle par les inspecteurs du travail, qui ne considèreraient pas le bruit comme un risque « prioritaire ».

Quelles sont les solutions disponibles pour réduire le bruit ? On peut distinguer trois grandes familles de mesures : le traitement à la source, qui se traduit par la conception de machines et de process plus silencieux, le traitement des voies de propagation (capotages proches de la source, correction acoustique des locaux, écrans) et le traitement au niveau du récepteur (cabines, protections individuelles). Sans oublier l’information, sans laquelle toutes ces mesures seraient sans réelle efficacité. Pietro Nataletti (ISPESL, Italie) a présenté une démarche visant non seulement à acquérir des équipements et des bâtiments acoustiquement plus performants, mais aussi à promouvoir l'information et la formation des différentes parties concernées par chaque projet. Un guide des bonnes pratiques, déjà publié dans sa version italienne, est prévu dans sa version anglaise pour début 2006. Ewa Kotarbinska (Pologne) a quant à elle présenté les différents types de protections individuelles (bouchons d'oreilles, casques passifs ou comportant des systèmes de communication, casques « actifs ») utilisables en dernier recours, lorsque aucune autre solution n'existe. Ayant dressé un panorama des méthodes d'essais normalisées, elle a souligné que leur efficacité réelle est surestimée, surtout si elles ne sont pas portées en permanence (dans des ambiances très bruyantes, l'absence du port pendant des durées mêmes brèves, peut ruiner le rôle de la protection). Ivars Veits (Littuanie) a démontré sans mal que la réduction à la source est de loin la solution la plus efficace et la plus rentable. Il a rappelé quelques grands principes pour la conception de machines ou de processus plus silencieux appliqués aux bruits d'origines mécanique ou aérodynamique et prouvé que certaines modifications mineures méconnues peuvent avoir un impact considérable en terme d'atténuation. Il a également décrit les solutions plus traditionnelles basées sur l'utilisation d'encoffrements.

Dans son discours de clôture, Wadimir Špidla, le Commissaire européen à l’Emploi, aux Affaires sociales et à l’Egalité des chances, a rappelé que plus de 10 000 cas de surdité professionnelle ont encore été recensés récemment dans l'Union et que la directive devrait offrir un cadre à la fois efficace et non contraignant pour résorber cette situation. Il a insisté sur l'intérêt de la mise à disposition de guides de bonnes pratiques appliqués aux différents secteurs d'activités concernés. La lutte contre le bruit au travail doit donc participer d’une responsabilité partagée. Mais sans une prise de conscience générale, des employeurs comme des employés, il sera difficile de donner leur pleine mesure aux solutions techniques de réduction du bruit.

Le concours des bonnes pratiques de réduction du bruit au travail a sélectionné 19 propositions parmi les 32 qui ont été reçues (en provenance de 19 Etats membres). Six de ces propositions ont été récompensées par un prix : la réduction du bruit émis lors de la fabrication de bacs en béton, par immersion dans l'eau, solution simple et originale qui apporte un gain de l'ordre de 20 décibels (Société Urvoy, France) ; méthode à moindre bruit de compression du béton, basé sur les vibrations harmoniques (FC Nüdling Betonelemente, Allemagne) ; projet opérationnel de conception sonore dans une salle de concert rock (National Institute for Working Life, Suède) ; outils d’évaluation de l’exposition au bruit dans l’agriculture et élaboration de solutions (Sector Work Environment Council for Agriculture, Danemark) ; le Facteur de réduction du bruit, approche coût-bénéfice des mesures de réduction du bruit (Verbond Papier & Karton, Pays-Bas) ; A Sound Ear  : formation et sensibilisation à l’exposition au bruit des musiciens d’orchestre (Association of British Orchestras, Royaume-Uni).

Le bruit dans le secteur des loisirs

La directive de l’Union concernant le bruit sur le lieu de travail invite les Etats membres à élaborer, en concertation avec les partenaires sociaux, des orientations pratiques pour les secteurs de la musique et du divertissement, quelle que soit leur définition dans les différents pays de l’UE. Il est à noter que ces secteurs bénéficient d’une période transitoire de deux ans pour se conformer à la directive, période au cours de laquelle des orientations seront formulées. Au Royaume-Uni, le Health and Safety Executive (HSE) a créé deux groupes de travail (musique live et musique enregistrée) regroupant de nombreux acteurs du secteur. Un guide d’aide à l’application de la directive devrait être rendu public à la fin de l’année 2006, ou au tout début de 2007. D’autres Etats membres devraient également produire leur guide. C’est le cas notamment de l’Allemagne (parution dès novembre 2007, avec un colloque à Dortmund à cette occasion) et de la Suède. Etant donné que l’exploitation de nombreux locaux destinés au divertissement et la prestation de nombreux orchestres couvrent l’ensemble de l’UE, il conviendrait de veiller à une certaine cohérence dans l’approche adoptée sur l’ensemble du territoire communautaire, en dépit de systèmes juridiques différents selon les Etats membres.

Si la profession reconnaît les bienfaits de la directive sur le bruit au travail, et souhaite qu’elle y soit appliquée, la tâche leur semble particulièrement difficile. Qu’il s’agisse des discothèques ou concerts rock comme des orchestres du répertoire classique, la prise de conscience de cette problématique est relativement récente, les musiciens étant assez réticents à reconnaître qu’ils ne produisent pas uniquement de la musique, mais aussi du bruit. En dehors des musiciens et de leur auditoire, une large gamme de professionnels sont exposés à des niveaux de bruit trop élevés. Les techniciens comme les serveurs, de par leur fonction, ont d’importants besoin de communication, si bien qu’il leur est difficile de se protéger par des protections individuelles. Chez les musiciens, le taux de perte auditive est de 10 à 15%, taux équivalent au reste de la population. La prévalence des acouphènes, elle, est de 15 à 20% (acouphène permanents), et de 40 à 60% après un concert ou une répétition. Dans ce secteur, Dans ce secteur, où il est capital de communiquer, et où les niveaux sonores ambiants sont conséquents, de légères déficiences auditives ont d’importantes répercussions sur l’indice de Qualité de vie (estimation personnelle de la qualité de vie) et le niveau de satisfaction procuré par le travail. On notera néanmoins qu’on observe une prise de conscience accrue pour cette problématique des risques auditifs chez les jeunes.

Dans les discothèques et les petites salles de concert rock, compte tenu des budgets limités, il est généralement difficile de vouloir diminuer les émissions sonores sans frustrer l'auditoire. Kim Kähäri (National Institute for Working Life, Göteborg) a présenté un projet réalisé par un groupe pluridisciplinaire, incluant notamment des chercheurs en audiologie, des acousticiens, un technicien du son et un fabricant de produits d’absorption acoustique (Ecophon AB), qui s’est attaché à démontrer que des aménagements moyennement coûteux pouvaient sensiblement améliorer les conditions sonores des employés et des musiciens intervenant dans ces lieux, tout en permettant un son de bonne qualité. Typiquement, quels sont les travers couramment rencontrés dans l’installation des petites salles de concert de musique amplifiée ? Haut-parleurs de retours placés à même la scène, à hauteur de genoux ; scènes exiguës ; scènes creuses, donc résonnantes ; batterie acoustique excédant très souvent les seuils autorisés ; murs réfléchissants ou panneaux absorbants au plafond souvent recouverts d’une couche de peinture à l’occasion de la réfection du local ; bar situé dans la salle de concert même ; deux colonnes de haut-parleurs de chaque côté de la scène, exposant directement le public situé devant la scène à de hauts niveaux sonores. Dans le cadre de ce projet, les aménagements ont consisté à construire une nouvelle scène, rectangulaire, plus spacieuse, non résonnante car comblée par des matériaux lourds, à poser des matériaux absorbants sur les murs et le plafond, à rehausser les retours de scène à hauteur d’oreille, à placer quatre haut-parleurs dans la salle (accrochage au plafond) et à ne placer en avant-scène que deux sub-woofers, de part et d’autre de la scène, à mi hauteur (1 mètre de hauteur maximum). Quant au bar, il a été déplacé dans une pièce attenante à la salle. Le résultat : une réduction des niveaux sonores sur scène, provenant de la scène et provenant des haut-parleurs de la salle (LAeq avant aménagements : 110 dB(A) ; LAeq après aménagements : 100 dB(A)). Interrogés par questionnaire, musiciens et public ont déclaré avoir remarqué la baisse des niveaux sonores et avoir apprécié la meilleure qualité du son. Le succès du projet a notamment reposé sur la motivation du technicien son, employé à plein temps dans le lieu. Le bilan financier du projet s’établit comme suit : 20 000 euros d’équipement son ; 3000 euros de panneaux absorbants ; la main d’œuvre et les honoraires de conseil n’ont pas été communiqués. Cette expérience a notamment permis de montrer les bienfaits d’une approche pluridisciplinaire de ce type de problématique. Le projet a également permis de proposer une correction de la méthode de mesure en vigueur en Suède : pour vérifier le respect des limites réglementaires, la durée d’intégration a été allongée, de 5-15 minutes à 30 minutes ; des termes correctifs ont été introduits pour tenir compte du type de lieu (salle de concert, musique amplifiée, etc.) ; l’obligation de documenter les contrôles a été introduite. Un prix a été décerné à ce projet par l’Agence européenne de la santé et de la sécurité au travail.

Une étude réalisée à Helsinki (Finlande) sur cinq orchestres de musique classique indique que la musique symphonique expose les musiciens à un risque équivalent à celui du bruit en milieu industriel. La surveillance auditive des musiciens du classique est encore très réduite, mais l'on commence à mettre en œuvre des dispositifs d'amélioration sur les sites de répétition. Gabriele Fröhlich (Inspection du travail, ministère fédéral de l’économie et du travail, Autriche) a présenté une étude qui s’est intéressée aux niveaux sonores auxquels sont exposés les musiciens dans la fosse d’orchestre. Par exemple, au cours d’une représentation de West Side Story, la plupart des musiciens étaient exposés à un niveau LAeq (8 h) de 86 dB(A) et à des niveaux maximum LAmax de 104 dB(A) ; le chef d’orchestre, quant à lui, était exposé à un niveau LAeq (8 h) de 83 dB(A) ; autour du percussionniste, les musiciens étaient exposés à des niveaux LAeq (8 h) compris entre 90 et 105 dB(A) et à des niveaux LAmax de 120 dB(A). D’une manière générale, c'est chez les musiciens jouant des cuivres que l’on rencontre les plus fortes variations du seuil d’audibilité, devant les bois et les instruments à cordes. La famille des bois compte aussi le plus de musiciens souffrant d’hyperacousie. Quant aux percussionnistes, si leur dose moyenne est inférieure à celle des autres musiciens, ils reçoivent autant de pics sonores que les musiciens jouant des cuivres ou des bois.

Des écrans acoustiques placés entre les musiciens peuvent apporter une amélioration, mais les écrans actuellement disponibles ont tendance à réfléchir et donc amplifier le son vers le musicien, notamment les cuivres et les percussions. Des écrans absorbant d’un côté, réfléchissant de l’autre, et inclinés, de façon à réfléchir le son vers les cintres, sont en cours d’expérimentation, en Allemagne notamment. Les améliorations techniques de ces écrans sont les bienvenues, car, jusqu’ici, leur utilisation a été freinée en particulier en raison du fait que les écrans ont la réputation « d’aplatir le son des cuivres  ». L’une des difficultés liées à la musique symphonique tient au caractère souvent exigu des fosses d’orchestre, qui rend difficile l’intégration d’écrans acoustiques. L’ancienneté des salles de concert, leur classement aux monuments historiques notamment, peut constituer une autre contrainte pour l'aménagement des fosses d'orchestres. Le fait de surélever certains musiciens peut apporter une nette amélioration, en évitant que certains musiciens jouent dans la nuque des autres musiciens. Chaque fois que possible, les cuivres ont avantage à être alignés sur une même ligne, bien en arrière des cordes. L’installation des percussions requiert aussi une attention particulière afin d’éviter l’exposition des percussionnistes et des musiciens placés dans l'entourage immédiat.

Les musiciens professionnels se plaignent également de l’insuffisance des temps de repos octroyés entre un concert et la répétition suivante. Dans l’idéal, il faudrait pouvoir bénéficier de 10 heures de repos à moins de 70 décibels, ce que les déplacements fréquents en avion ne permettent pas toujours. On notera que la jeune génération de musiciens du répertoire classique semble plus encline à porter des bouchons d’oreille. Mais cette solution est loin de constituer la panacée : pour bien des instruments, les cuivres et les violons notamment, l’essentiel de l’exposition sonore du musicien se fait par conduction osseuse. L’utilisation de dosimètres de bruit sur toute une année, la rotation des musiciens figurent également au chapitre des mesures pratiques pouvant être mises en jeu pour faire face à ces problèmes.Des extraits vidéos de la conférence seront bientôt disponibles sur le site de l’agence européenne : http://ew2005.osha.eu.int/europeannoisesummit