Environnement sonore durable : mode d'emploi

Dominique Bidou a récemment publié sur le blog du Moniteur Expert consacré au développement durable, un billet sur le thème du bruit. Sa toute dernière note, consacrée au mot "nuit", se concentre elle aussi sur les nuisances sonores, nocturnes cette fois. A moins d'un mois des sixièmes assises nationales de la qualité de l'environnement sonore, ces considérations sur l'environnement sonore durable font sens.

Dominique Bidou a récemment publié sur le blog du Moniteur Expert consacré au développement durable, un billet sur le thème du bruit. Sa toute dernière note, consacrée au mot "nuit", se concentre elle aussi sur les nuisances sonores, nocturnes cette fois. A moins d'un mois des sixièmes assises nationales de la qualité de l'environnement sonore, ces considérations sur l'environnement sonore durable font sens.

Dans le Moniblog du développement durable, chaque lundi, Dominique Bidou choisit un mot, inspiré de l'actualité ou de la vie de tous les jours, et nous fait partager sa vision, éminemment pragmatique, du développement durable. Avec l'accord de leur auteur, nous reproduisons ci-dessous deux billets récents, consacrés aux mots "bruit" et "nuit".

Bruit

Cela fait plus de 30 ans qu'en France et en Europe sont menées des politiques actives de lutte contre le bruit. Où en est-on aujourd'hui ?
J’hésite sur le singulier ou le pluriel. C’est que bruit et bruits, ce n’est pas la même chose. Au singulier, le bruit est une nuisance, un phénomène désagréable dont il convient de se protéger. Au pluriel, le mot évoque une richesse, une diversité. Au pluriel, chaque bruit a un sens. Le bruit du vent et de la rivière, celui de la rue, de l’usine, de l’avion, de la cour de récréation. Les bruits de la vie sont multiples, et, même si certains sont déplaisants, ils représentent une activité ou un élément naturel. Le bruit au singulier est à la fois anonyme et insupportable. Il n’est caractérisé que par son volume, il n’est pas question de qualité. Les bruits ont chacun leur personnalité, tout comme les odeurs, ou les tissus que l’on touche. Les cinq sens constituent un capital inappréciable, dont chacun dispose à des degrés divers. Il est possible de le faire fructifier, pour en obtenir un maximum de plaisir et d’émotions. Le pavillon de la France, à l’exposition universelle de Shanghai qui se termine ces jours-ci, est consacré à la « ville sensuelle ». Un beau titre, qui pointe un atout de notre pays, un atout qui doit être cultivé et valorisé. Un apprentissage très précoce, avant même le lire et écrire, donne une chance pour la vie personnelle et pour la vie sociale. En particulier l’apprentissage de l’écoute, l’éducation de l’oreille, l’éveil de l’ouïe. Il y a des bruits désagréables, comme il y a des odeurs ou des couleurs que vous n’aimez pas. Leur composition constitue des paysages sonores, de qualité variable comme les paysages visuels. Vous les appréciez différemment, vous aimez les uns et détester les autres, selon vos propres références. Tel paysage sonore agréable à Paul sera insupportable à Jean, et réciproquement. Tel adore les bruits de la campagne, le coq, la cloche de l’église ou celles des vaches, l’aboiement du chien et la mobylette qui pétarade au loin. Tel autre trouvera ce paysage particulièrement triste et ennuyeux, et préférera l’animation de la rue marchande, avec sa musique de foire et ses camelots. Le problème est qu’on ne choisit pas toujours. Nous sommes exposés à des bruits, dans notre lieu de travail, dans les transports, dans nos loisirs, notre habitat. Il est possible de lutter contre des bruits excessifs, comme la législation du travail le fait par exemple. On peut fixer des niveaux maximum, on peut imposer des protections sur l’oreille ou sur la source du bruit. Mais il en reste toujours, en particulier dans nos logements, lieux de repos et de vie sociale, où l’on aimerait bien se ressourcer, se reconstruire, et se parler sans avoir à élever la voix. Les enquêtes confirment l’importance du calme et de la tranquillité dans l’appréciation d’un logement. C’est le premier poste de satisfaction chez ceux qui sont contents de leur domicile, et aussi le premier poste de récrimination chez ceux qui n’en sont pas contents (1). Une valeur déterminante pour la qualité de vie, et qui ne se porte pas très bien. Deux tiers des Français se disent personnellement gênés par le bruit à leur domicile (difficultés d’endormissement, de concentration, fatigue …) et près d’un Français sur six a déjà été gêné au point de penser à déménager (2). Au niveau européen, malgré un léger mieux, on constate que dans la plupart des villes, plus de la moitié des répondants estimaient que le bruit posait un grave problème (cette proportion allait de 51 % à Rotterdam et Strasbourg à 95 % à Athènes) (3). La question du bruit reste donc fortement posée. En France, la rénovation thermique peut être une occasion unique d’améliorer la situation. Il faut encore le vouloir, l’isolation thermique n’entraînant pas ipso facto d’isolation acoustique, elle peut même dégrader la situation. Les bonnes solutions ne résident pas toutes dans l’amélioration du bâti. La réduction du bruit à la source est parfois bien plus efficace. Et puis, il y a la composante comportementale. Elle joue dans les deux sens. D’un côté l’insouciance de fauteurs de bruit, peu respectueux du sommeil de leurs voisins. De l’autre une intolérance au moindre bruit, comme en attestent les plaintes sur le bruit des cours d’école par exemple. Les savoir faire et les règlements ont bien progressé en 30 ans, mais la satisfaction du public n’a pas suivi cette amélioration, si l’on en croit les sondages(4). Faut-il aller toujours plus loin, plus de science, plus de lois ? Sans doute peut-on encore gagner de ces deux côtés, ajuster, compléter les dispositifs qu’ils soient matériels ou juridiques, mais cela ne suffit pas. Une dimension supplémentaire doit trouver sa place, celle de l’écoute. Ajouter à la lutte contre le bruit la recherche d’une qualité d’écoute. L’écoute physiologique tout d’abord. Le respect de nos organes commence par en faire un bon usage, en tirer du plaisir, de la connaissance, de la qualité relationnelle. La faculté d’écoute procure bien des satisfactions, il s’agit de la préserver et de l’exercer en permanence, et il y a mille manières de le faire. L’écoute sociale, ou sociétale, ensuite. Celle des autres, pour en tirer aussi du plaisir, celui de la relation, des échanges, de la confrontation et puis aussi de l’assurance et de la considération. La lutte contre le bruit commence par une éducation de l’écoute. L’écoute des multiples bruits de la vie. Pour passer du bruit, phénomène redoutable, aux bruits et à leurs nombreuses significations. 1 - Source : l’Observatoire Loiselet & Daigremont du bien-être dans les immeubles, version 2010
2 - Selon une étude réalisée par l’institut TNS SOFRES en mai 2010 à la demande du Ministère de l’écologie, de l’énergie, du développement durable et de la Mer
3 - Flash Eurobaromètre, Enquête d'opinion sur la qualité de la vie dans les villes européennes. Enquête réalisée en Novembre 2009 à la demande de la DG POLITIQUE RÉGIONALE de la COMMISSION EUROPÉENNE, et publiée en mars 2010.
4 - Les 6e assises nationales de la qualité de l'environnement sonore tireront un bilan de 30 ans de politique du bruit. Les 14, 15 et 16 décembre 2010 à Paris, Palais d'Iéna, Conseil économique, social et environnemental. http://www.bruit.fr
Billet rédigé par Dominique Bidou et publié le 24 octobre 2010 sur http://moniblogs.lemoniteur-expert.com/developpement_durable/

Nuit

Les Etats généraux de la Nuit, convoqués à Paris les 12 et 13 novembre derniers, offrent une illustration d’une exigence du développement durable, sortir des contradictions « par le haut ».
A ma droite, les bons vivants, ceux qui veulent profiter de la nuit pour chanter et danser, s’interpeler dans la rue, jouir sans entrave. A ma gauche, les braves gens qui ont travaillé dur et qui souhaitent dormir en paix, ou bien les parents qui ne veulent pas que leurs enfants soient réveillés dans leur premier sommeil. Les fêtards invétérés contre les tristes rabat-joie. Une caricature grossière, évidemment. Il est vrai qu’il est bon de se détendre, que nous en avons bien besoin. Il est heureux qu’il y ait des bars et des cafés, où l’on se rencontre, où l’on se retrouve, où on regarde ensemble le match de foot plutôt que chacun chez soi devant sa télé. Quand on est petitement logé, on aime bien fêter des anniversaires ou des évènements dans les lieux faits pour ça. Et comme mon appartement n’est pas vraiment isolé, je gêne moins mes voisins en allant danser dans une boîte de nuit que chez moi. Les lieux de vie nocturne répondent à des besoins, ils sont légitimes. Leur absence conduit souvent à des dérèglements, des fêtes sur les parkings, voire dans les cages d’escalier. Ils contribuent en outre à l’attractivité des villes, à leur rayonnement, avec les aspects culturels et économiques qui en résultent : il faut des scènes pour les jeunes artistes ; le tourisme est la première activité au monde et en France. Il est par définition non délocalisable, mais la concurrence est rude, les flux de fréquentation peuvent vite basculer vers d’autres villes, d’autres ambiances. Il n’y a pas que le tourisme. L’image des villes est aussi un des éléments de choix pour l’implantation d’entreprises. Une ville bien vivante et créative, voilà ce qu’il nous faut. Bien dormir. Une nécessité biologique, même l’été quand les fenêtres sont ouvertes, ou quand elles le sont pour le simple besoin de renouveler l’air. Notre équilibre et notre santé en dépendent. Il y a aussi le plaisir d’écouter un disque, de parler sans avoir à élever la voix, à ne pas faire répéter son interlocuteur. Au-delà de la santé, il y a la gêne. La vie en société et les avantages qu’elle procure conduisent à accepter un peu de gêne, mais il y a des limites. Je veux bien accepter un peu de gêne, si je sens que le « gêneur » fait aussi des efforts de son côté. A l’inverse, je vais me cabrer si je pense qu’il se moque de moi, et qu’il considère que c’est moi le gêneur. Pour couronner le tout, ajoutons que nous sommes alternativement dans les deux positions. Tantôt nous voulons nous détendre et chanter toute la nuit, tantôt nous aspirons au calme. Cette alternance se fait au cours de la semaine selon les jours et les opportunités, ou au cours de la vie selon les âges et les aléas de la vie. Nous voilà donc en présence de deux légitimités, de deux besoins de nature différente mais tout aussi réels. Comment gérer cette contradiction, comment en sortir « par le haut » ? Choisir un camp serait exclure l’autre et nier son intérêt. C’est ce qu’il faut faire dans les cas extrêmes, mais c’est alors un constat d’échec. Un mot pour résumer le dilemme : musée. On se l’envoie à la figure, comme un épouvantail : nous ne voulons pas de ville musée. Les uns affirment que la trop forte pression sur les lieux bruyants la nuit figent la ville en un « musée ». Les autres répondent que la ville musée serait celle réservée aux fêtards et aux touristes. Pauvre musée, tout surpris de se trouver au centre d’une polémique de ce type, avec une image bien terne et passéiste de surcroît. Il y a des réponses techniques. Des aménagements intérieurs tout d’abord. Une bonne isolation phonique, des limiteurs de niveau sonore, des sas pour éviter les fuites de décibels sauvages à chaque entrée ou sortie. Et puis, il y a les fumeurs, qui sortent pour tirer sur leur clope, en discutant bien sûr. Pour eux, on peut prévoir des fumoirs, pièces où le personnel ne vient pas, et où les fumées sont évacuées. Il faut de la place pour ces aménagements, il faut aussi de l’argent, et parfois ça ne passe pas pour l’une ou l’autre de ces raisons. Soyons clairs : il a des lieux qui ne sont pas faits pour ça. Pour l’argent, si l’affaire est viable, un emprunt doit être possible. Il y a aussi la concentration des établissements bruyants. Des rues dédiées aux plaisirs nocturnes. Il est vrai que l’animation fait vite boule de neige, et que la gestion au coup par coup ne répond pas au besoin. C’est une vision d’ensemble par quartier, ou par rue, qui serait souhaitable. Il y a aussi des quartiers démunis, sans lieux de vie nocturne. 1000 à Paris, contre 60 en petite couronne. Un déséquilibre dont tout le monde est victime, les uns par excès et les autres par défaut. Il y a surement des solutions à rechercher dans une meilleure répartition des bars et discothèques. Autre piste : la médiation, le dialogue. Pas toujours facile. Il y a bien sûr des voyous, là comme ailleurs, auxquels le respect strict de la loi doit être rappelé fermement. Pas de médiation sans police. Quelle est la récompense de ceux qui se préoccupent du bien-être des voisins si ceux qui s’en fichent restent impunis ? La possibilité d’un recours à la police est le fond de décor indispensable. Restons à présent entre gens de bonne volonté. Pour les uns, on verra plus tard, il y a toujours plus urgent. Dans certains cas, le véritable patron n’est jamais là. Il n’y a qu’un employé dont la responsabilité est réduite, et c’est le chiffre d’affaires qui prime. Dans d’autres cas, la multiplicité des établissements dans la même rue rend difficile l’action individuelle. Et puis les lieux de vie ont leur propre attractivité : leurs habitués viennent sentir l’ambiance, mais ne fréquentent pas forcément les établissements. La rue et son animation, ses lumières et le mouvement, leur suffisent. La médiation doit déborder le cadre strict de chaque établissement. Les solutions sont d’ordres très différents(1). Elles constituent une gamme étendue, où il faudra puiser selon la nature précise de la situation. Concluons ce rapide survol de la nuit par une observation générale : aucune solution ne se suffit à elle-même. C’est un ensemble qu’il faut mettre sur pied, et faire vivre dans le temps. Les aménagements physiques comme le dialogue s’usent si on ne les entretient pas régulièrement. (1) Ce thème fera l'objet d'un atelier aux assises nationales de l'environnement sonore, les 14, 15 et 16 décembre prochain à Paris. Renseignements : http://www.bruit.fr Billet rédigé par Dominique Bidou et publié le 14 novembre 2010 sur http://moniblogs.lemoniteur-expert.com/developpement_durable/